Et si, demain, une ordonnance ne se limitait plus à des molécules, mais proposait aussi une exposition, un atelier artistique, un concert, un lieu culturel ?
Ce scénario n’est ni une utopie douce, ni une lubie d’artistes en quête de reconnaissance médicale. Il est déjà une réalité structurée, testée, évaluée et portée au plus haut niveau européen.
À travers les initiatives Prescribing Art et les travaux coordonnés par EuroHealthNet, l’« Arts Prescribing » s’impose progressivement comme un nouveau pilier de la santé publique, à la croisée de la prévention, du soin, du lien social et de la soutenabilité des systèmes de santé.
De la prescription sociale à la prescription culturelle
L’Arts Prescribing s’inscrit dans une dynamique plus large : celle de la prescription sociale, déjà déployée dans plusieurs pays européens (Royaume-Uni, pays nordiques, Benelux).
Le principe est simple, mais profondément disruptif : traiter les causes sociales, émotionnelles et environnementales de la maladie, et pas uniquement ses symptômes biologiques.
Dans ce cadre, l’art devient :
- un outil de prévention (isolement, anxiété, dépression),
- un complément thérapeutique pour les maladies chroniques,
- un facteur de réhabilitation psychosociale,
- un levier de santé mentale collective.
Peinture, danse, musique, écriture, théâtre, musées, patrimoine, pratiques créatives collectives : l’enjeu n’est pas l’esthétisme, mais l’expérience vécue, le corps en mouvement, l’émotion partagée, le sentiment d’appartenance.
Ce que démontre la recherche européenne
Les travaux présentés lors du 2ᵉ meeting international sur l’Arts Prescribing, organisé avec le soutien d’EuroHealthNet, convergent sur plusieurs constats solides :
Des effets mesurables sur la santé
Les programmes structurés de prescription artistique montrent :
- une réduction significative des symptômes anxio-dépressifs,
- une amélioration du bien-être perçu,
- une diminution du recours aux soins conventionnels chez certains publics,
- un impact positif sur l’adhésion aux parcours de soins.
Autrement dit : moins de médicaments quand l’art est bien intégré, pas par idéologie, mais par efficacité.
Un outil puissant de lutte contre les inégalités
L’Arts Prescribing touche en priorité :
- des publics isolés,
- des personnes âgées,
- des patient·es chroniques,
- des populations précaires éloignées des dispositifs culturels.
Ici, l’art devient un déterminant social de santé, au même titre que le logement, l’alimentation ou l’environnement.
Un investissement à fort rendement sociétal
Les analyses économiques présentées montrent que ces dispositifs :
- coûtent peu comparés à certaines prises en charge médicales,
- génèrent des bénéfices indirects majeurs (cohésion sociale, prévention, qualité de vie),
- contribuent à la soutenabilité des systèmes de santé.
La question n’est donc plus « est-ce utile ? », mais pourquoi attendre pour le généraliser ?
Prescribing Art : structurer, professionnaliser, évaluer
Le programme Prescribing Art va plus loin que l’expérimentation ponctuelle. Il vise à :
- créer des référentiels communs,
- former les professionnel·les de santé et les acteur·ices culturel·les,
- structurer des partenariats durables entre soins, collectivités et lieux culturels,
- intégrer l’art dans les politiques de prévention et de santé mentale.
C’est une approche systémique, exigeante, loin du simple « atelier créatif sympathique ».
L’art n’est pas un supplément d’âme.
Il devient une infrastructure invisible de santé.
Un changement de paradigme pour les politiques publiques
Ce mouvement interroge directement nos modèles actuels :
- Peut-on continuer à traiter la santé mentale uniquement par le médicament ?
- Peut-on ignorer plus longtemps le rôle du lien, du sens, du sensible ?
- Peut-on prétendre faire de la prévention sans investir la culture ?
L’Arts Prescribing apporte une réponse claire : la santé du XXIᵉ siècle sera culturelle, sociale et environnementale… ou ne sera pas.
Et en France ? Une opportunité stratégique
La France dispose de tous les ingrédients :
- un réseau culturel dense,
- des professionnel·les de santé engagé·es,
- des politiques de prévention en mutation,
- une réflexion croissante sur la santé mentale et la qualité de vie.
Ce qu’il manque encore :
- une reconnaissance institutionnelle claire,
- des cadres d’expérimentation nationaux,
- des indicateurs partagés,
- une volonté de décloisonnement réel entre santé et culture.
Autrement dit : un passage à l’échelle.
L’art comme soin, le soin comme expérience humaine
Prescrire l’art, ce n’est pas poétiser la médecine.
C’est réhumaniser la santé, renforcer la prévention, réduire les inégalités et créer des parcours de soin plus désirables, plus durables, plus efficaces.
L’art ne remplace pas le soin.
Il lui redonne du sens.
Et dans un monde sous tension – sociale, sanitaire, environnementale – c’est peut-être là l’une des innovations les plus sérieuses… et les plus nécessaires.
